UNE SCOLARITÉ POUR DEMAIN

Aux traditionnels « lire, écrire, compter », ajoutez désormais « coder ». Depuis la rentrée, l’école luxembourgeoise se lance dans un large exercice d’ajustement aux besoins de la société numérique, en toute simplicité ! Présentation d’« einfach digital », l’initiative qui entend inculquer aux jeunes les compétences du 21e siècle, avec Claude Meisch, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse.

Pouvez-vous nous présenter l’initiative « einfach digital » dévoilée en février dernier ?

«Einfach digital », à traduire par «digital tout simplement », rassemble une série d’initiatives visant à faciliter la compréhension du numérique. Il s’agit notamment d’introduire la programmation dans les programmes de cours dès l’enseignement fondamental, mais aussi de familiariser les élèves à une manière de penser plus «digitale », le tout de façon ludique et adaptée à l’âge des enfants, avec ou sans ordinateur. L’initiative sera introduite progressivement, en commençant par le quatrième cycle de l’enseignement fondamental à la rentrée.

L’école doit constamment se réinventer pour s’adapter aux besoins de la société

Parallèlement, nous planifions l’intégration d’une nouvelle branche axée sur les compétences digitales dans l’enseignement secondaire. Il faut le reconnaître : les contenus digitaux actuellement proposés et leur degré de spécialisation ne sont pas à la hauteur des attentes de la société. La transformation numérique est en passe de toucher tous les secteurs de manière transversale et nécessite le développement de certaines connaissances de base. Jusqu’à présent, l’école a beaucoup tenu à transmettre des compétences traditionnelles comme lire, écrire, et compter; à l’avenir, elle devra aussi transmettre certaines aptitudes en ce qui concerne la programmation ou la réflexion algorithmique, et cela à différents niveaux. L’objectif est de créer une ouverture pour tous les élèves mais aussi de spécialiser les jeunes désireux d’aller plus loin dans la matière.

Faciliter l’accès au marché du travail est donc l’une des grandes finalités de cette initiative ?

C’en est une, mais pas la seule. Je considère que tout citoyen doit pouvoir comprendre le fonctionnement du monde à l’ère du digital, en connaître les opportunités mais aussi les dangers. De l’autre côté, nous souhaitons effectivement préparer les jeunes à un monde du travail en pleine transformation. J’estime que l’école doit constamment se réinventer pour s’adapter aux besoins de la société et du marché du travail. Les transformations actuelles, liées à l’émergence de l’intelligence artificielle ou à la révolution énergétique, vont entraîner la disparition de certaines professions et engendrer l’émergence de nouveaux métiers. Par conséquent, il faut adapter les programmes scolaires et les contenus de la formation professionnelle mais aussi encourager les jeunes à suivre ces nouvelles directions. Sans experts des nouvelles technologies ou des sciences naturelles, nous ne pourrons pas répondre aux grands défis de l’humanité que sont le changement climatique ou la digitalisation. Sans experts en la matière, nous ne pourrons pas développer une économie qui offre des produits et des services à la hauteur des attentes des consommateurs. Nous évoluons dans la bonne direction mais le chemin à parcourir est encore long. Le décalage entre les attentes de la société et les domaines dans lesquels les jeunes se spécialisent est encore trop important.

Vous affirmez que l’enseignement du coding est devenu une mission incontournable de l’école du 21e siècle, au même titre qu’apprendre à lire, écrire et compter. Entendez-vous l’introduire au détriment d’autres contenus jugés moins importants actuellement ?

Nous n’introduisons pas une certaine matière pour en oublier une autre. Il faut plutôt repérer des combinaisons entre différentes branches. Le coding peut très bien s’intégrer dans un cours de mathématiques – bien sûr avec certains aménagements – mais aussi de manière très transversale dans toutes les autres matières. Il faut abandonner cette conception de disciplines isolées qui travaillent juste pour elles-mêmes et les ouvrir, les combiner. Des projets très concrets peuvent être réalisés sur base de contenus issus de différentes branches. C’est un exercice important pour l’avenir.

Que sont les «5K», ces cinq compétences sur lesquelles se fonde votre initiative ?

«Einfach digital » vise le développement de cinq compétences cognitives jugées primordiales pour le 21e siècle : « kritescht Denken» (pensée critique), « kreativitéit » (créativité), « kommunikatioun» (communication), « kooperatioun» (collaboration) et « kodéieren» (codage).

Dans ce programme, compétences humaines et technologiques se côtoient. Dans un monde où les machines deviennent de plus en plus importantes et prennent le relais de certaines tâches qui étaient auparavant accomplies exclusivement par l’être humain, il faut réfléchir à la plus-value de l’homme. Si nous cherchons à concurrencer la machine sur un terrain où elle est indubitablement meilleure, alors nous sommes perdus. Mieux vaut miser, par exemple, sur la communication et l’esprit critique qui font défaut aux ordinateurs. La créativité est également l’une des compétences les plus importantes pour l’avenir car elle nous permettra de répondre aux défis de notre monde. Que ce soit le changement climatique, la transformation technologique, les phénomènes sociétaux, toutes ces problématiques demandent de nouvelles solutions qui nécessitent de la créativité. La collaboration devient de plus en plus importante elle aussi. Un crack de l’informatique qui travaille pour luimême derrière son ordinateur ne va pas très loin dans le monde d’aujourd’hui. Il faut savoir collaborer. Bien qu’on puisse mettre les ordinateurs en réseau, la collaboration et la négociation resteront le propre de l’homme. C’est l’ensemble de ces capacités qu’il faut développer, sans se limiter aux compétences digitales.

Dans les lycées, les sciences informatiques constitueront une nouvelle discipline des classes inférieures à partir de 2021-2022. Quelles compétences pourront espérer acquérir les élèves ?

L’introduction des compétences digitales étant planifiée en différentes phases, cette nouvelle branche transmettra des contenus très larges dans un premier temps. Plus les élèves entrant dans le secondaire auront été familiarisés avec celles-ci à l’école fondamentale, plus les sciences informatiques se spécialiseront dans le secondaire. La discipline évoluera au fil des années, en fonction du bagage des élèves. Elle abordera aussi bien l’aspect hardware que software et apportera aux jeunes une meilleure compréhension du monde dans lequel ils vivent. J’espère que cette première approche en encouragera certains à se lancer dans des études plus spécialisées qui sont fortement demandées sur le marché du travail.

Avant de confronter les élèves à ces nouvelles matières, il a fallu y préparer les enseignants. Comment ont-ils été formés?

Avec le confinement, nous avons inopinément bénéficié d’une formation continue de grande ampleur. La fermeture des écoles a effectivement entraîné un recours aux outils digitaux à large échelle. Bien sûr, ceux-ci n’étaient pas neufs mais le confinement a véritablement boosté leur utilisation et encouragé une grande majorité d’enseignants à profiter des formations en ligne que nous avons proposées au cours des derniers mois. Beaucoup d’enseignants se sentent aujourd’hui beaucoup plus à l’aise à l’usage de tels outils, je pense notamment à une certaine génération d’instituteurs et de professeurs qui n’a pas grandi avec tous ces nouveaux moyens de communication ni pris l’habitude de les intégrer à ses programmes de cours.

Dans ce programme, compétences humaines et technologiques se côtoient

Cependant, dès avant le début de la pandémie, nous avons misé, dans l’enseignement fondamental, sur une approche très ludique, adaptée à l’âge des élèves, et qui ne requiert donc pas de connaissances approfondies en informatique de la part des enseignants. Toutefois, ceux qui en ressentent le besoin pourront compter sur le soutien de quinze instituteurs spécialisés en compétences numériques et expressément mandatés pour encadrer l’introduction du coding dans les cours quotidiens. Parallèlement, nous continuerons de proposer un programme de formation continue adéquat via l’Institut de formation de l’Education nationale où, depuis quelques années, le digital est le sujet numéro un choisi par les enseignants.

Les compétences digitales doivent être développées sur le long terme, notamment dans le cadre du Long Life Learning. Comment viennent-elles s’intégrer dans les formations pour adultes ?

La transformation numérique est tellement rapide que nous ne pouvons pas tout miser sur la formation initiale. Nous devons également investir dans des programmes de « reskilling » et d’ «upskilling » spécialement adressés à certaines catégories de travailleurs dont l’employabilité menace de baisser dans les prochaines années. Il y a toute une série de transformations technologiques auxquelles les salariés en cours d’emploi devront s’adapter; la digitalisation en est une, au même titre que le développement durable ou la révolution énergétique. C’est pourquoi, lors de la dernière réunion Tripartite, le gouvernement a pris la décision de lancer une analyse des compétences demandées par les entreprises, en particulier dans les secteurs qui subissent une profonde transformation technologique. Ses résultats nous permettront de cibler plus spécifiquement les salariés occupant des postes qui risquent de disparaître dans les prochaines années, de déterminer dans quelle direction les guider et d’établir des programmes de reformation. Si une courte formation dans la digitalisation peut beaucoup aider, une réorientation complète est parfois nécessaire lorsqu’une profession menace de disparaître. Je crois que la notion de formation continue et l’idée de suivre plusieurs formations initiales à différents moments de la vie deviennent de plus en plus importantes car il existe aujourd’hui des métiers encore inimaginables il y a dix ans et nous ne savons pas plus quelles professions pourraient émerger dans les prochaines années. Ainsi, ceux qui quittent l’école d’aujourd’hui devront toujours se réinventer et développer de nouvelles compétences. Il faudra donc imaginer des programmes de formation adéquats. Tout cela fera l’objet de la table ronde sur les compétences du 21e siècle qui a été décidée par le comité Tripartite.

Par A. Jacob
Photo : © Sébastien Goossens